Le Ventre de Paris [Rougon-Macquart III] by Emile Zola

Le Ventre de Paris [Rougon-Macquart III] by Emile Zola

Author:Emile Zola [Zola, Emile]
Language: eng
Format: epub
Tags: Les Rougon-Macquart
Published: 2010-07-18T09:19:06.855000+00:00


Chapitre 4

Marjolin fut trouvé au marché des Innocents, dans un tas de choux, sous un chou blanc, énorme, et dont une des grandes feuilles rabattues cachait son visage rose d’enfant endormi. On ignora toujours quelle main misérable l’avait posé là. C’était déjà un petit bonhomme de deux à trois ans, très gras, très heureux de vivre, mais si peu précoce, si empâté, qu’il bredouillait à peine quelques mots, ne sachant que sourire. Quand une marchande de légumes le découvrit sous le grand chou blanc, elle poussa un tel cri de surprise, que les voisines accoururent, émerveillées ; et lui, il tendait les mains, encore en robe, roulé dans un morceau de couverture. Il ne put dire qui était sa mère. Il avait des yeux étonnés, en se serrant contre l’épaule d’une grosse tripière qui l’avait pris entre les bras. Jusqu’au soir, il occupa le marché. Il s’était rassuré, il mangeait des tartines, il riait à toutes les femmes. La grosse tripière le garda ; puis, il passa à une voisine ; un mois plus tard, il couchait chez une troisième. Lorsqu’on lui demandait : « Où est ta mère ? » il avait un geste adorable : sa main faisait le tour, montrant les marchandes toutes à la fois. Il fut l’enfant des Halles, suivant les jupes de l’une ou de l’autre, trouvant toujours un coin dans un lit, mangeant la soupe un peu partout, habillé à la grâce de Dieu, et ayant quand même des sous au fond de ses poches percées. Une belle fille rousse, qui vendait des plantes officinales, l’avait appelé Marjolin, sans qu’on sût pourquoi.

Marjolin allait avoir quatre ans, lorsque la mère Chantemesse fit à son tour la trouvaille d’une petite fille, sur le trottoir de la rue Saint-Denis, au coin du marché. La petite pouvait avoir deux ans, mais elle bavardait déjà comme une pie, écorchant les mots dans son babil d’enfant ; si bien que la mère Chantemesse crut comprendre qu’elle s’appelait Cadine, et que sa mère, la veille au soir, l’avait assise sous une porte, en lui disant de l’attendre. L’enfant avait dormi là ; elle ne pleurait pas, elle racontait qu’on la battait. Puis, elle suivit la mère Chantemesse, bien contente, enchantée de cette grande place, où il y avait tant de monde et tant de légumes. La mère Chantemesse, qui vendait au petit tas, était une digne femme, très bourrue, touchant déjà à la soixantaine ; elle adorait les enfants, ayant perdu trois garçons au berceau. Elle pensa que « cette roulure-là semblait une trop mauvaise gale pour crever », et elle adopta Cadine. Mais, un soir, comme la mère Chantemesse s’en allait, tenant Cadine de la main droite, Marjolin lui prit sans façon la main gauche.

– Eh ! mon garçon, dit la vieille en s’arrêtant, la place est donnée… Tu n’es donc plus avec la grande Thérèse ! Tu es un fameux coureur, sais-tu ?

Il la regardait, avec son rire, sans la lâcher. Elle ne put rester grondeuse, tant il était joli et bouclé.



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